Le 15 octobre 2026, au Palais des Expositions d’Alger, FormaTech Expo m’a assis sur une scène avec un expert IT, le fondateur d’une entreprise d’IA, une ingénieure pédagogique et un modérateur. La question posée au panel était celle-ci : l’IA fait gagner du temps, mais qu’en est-il de la qualité ?
Je suis architecte. Je dirige un cabinet. Je ne suis ni chercheur en intelligence artificielle, ni vendeur d’outils. Je m’en sers tous les jours pour faire tourner une entreprise, et c’est de là que je réponds.
L’outil n’est pas en cause
Une IA mal structurée produit des résultats sans précision. Elle répond à tout, elle répond vite, et elle se trompe avec assurance. Si vous lui demandez quelque chose sans lui donner le cadre du métier, elle vous rend le travail de quelqu’un qui n’a pas le métier.
C’est exactement un junior qu’on vient d’embaucher. Il est rapide, volontaire, et il ne connaît pas encore les règles de l’agence. Vous lui confiez une tâche, il vous la rend, et vous repassez derrière.
Personne n’en conclut qu’il ne faut pas recruter de juniors. On les forme. On leur donne une méthode, des références, des points de contrôle, et au bout de quelques mois ils vous font gagner du temps.
C’est le même travail avec l’IA, et c’est tout le travail.
Structurée, cadrée par le métier, nourrie des bonnes références et encadrée par des vérifications, elle donne un maximum de précision. Le gain de temps est là, et il n’est que là.
Ce qu’on ne nous apprend pas à l’école d’architecture
Il y a dans notre formation un angle mort dont on parle peu.
L’architecture est un métier. C’est aussi une entreprise à gérer. À l’école, on apprend le premier et pas le second. On sort diplômé avec de quoi concevoir et exercer, et complètement démuni dès qu’il s’agit de tenir une structure.
La liste est longue et elle n’est enseignée nulle part. La comptabilité. Le droit des entreprises. Les ressources humaines, la paie, les fiches de paie, les congés, les absences. Le marketing. Les correspondances, l’administratif, les obligations fiscales et sociales.
Ce sont des compétences qu’on finit par acquérir, mal, en perdant du temps, souvent en payant ses erreurs. J’ai vu des confrères excellents concepteurs se mettre en difficulté parce qu’ils n’avaient jamais appris à lire leur propre trésorerie.
C’est sur cet aspect que l’IA m’aide le plus, et de loin. Pas sur le dessin, mais sur tout ce qui entoure le dessin et qu’on ne m’a jamais enseigné. Elle ne remplace ni mon comptable, ni mon avocat, ni un DRH. Elle me met en état de piloter ces sujets au lieu de les subir. De comprendre ce qu’on me présente. De poser les bonnes questions. De ne pas signer un contrat sans en voir les conséquences. Dans une structure de notre taille, en Algérie, cette différence change tout.
Sur le métier lui-même
Prenons un cas que tous mes confrères connaissent : montrer une image de synthèse à un client.
C’était trois jours de travail. Modélisation, réglages, rendu, reprises, allers-retours. Un temps long, difficile à facturer, et qui arrive souvent au mauvais moment du projet, celui où le client a besoin de voir pour décider.
Avec une IA bien structurée, c’est deux heures. Pour un meilleur résultat. Et, le point qui compte le plus, je garde le contrôle de ce qui sort.
Trois jours contre deux heures, c’est le genre de chiffre qu’on brandit pour vendre de l’IA. Alors soyons clair sur ce qu’il recouvre. Ces deux heures ne sont pas deux heures de prompt. Elles sont deux heures parce qu’il y a derrière un cadre que j’ai mis des mois à construire, et que sans ce cadre le même travail me rendrait quelque chose de joli et de faux, que je repasserais entièrement. Le gain n’est pas dans l’outil. Il est dans ce qu’on a mis autour.
Ce dernier point n’est pas du confort. Une image qu’on montre à un client est un engagement. Si je ne maîtrise pas ce qu’elle raconte, les proportions, les matériaux, la lumière, ce qui est acté et ce qui ne l’est pas, alors je n’ai pas gagné du temps. J’ai pris un risque.
L’exemple qui dit le mieux où est la valeur
L’image de synthèse est l’exemple facile, celui qui parle à tout le monde. Il y en a un autre, moins spectaculaire, et plus révélateur.
Dans le bâtiment, une bonne partie du travail consiste à vérifier qu’un document technique respecte bien la réglementation en vigueur. C’est long, c’est fastidieux, et c’est le genre de tâche où un œil humain finit par fatiguer et par laisser passer quelque chose.
Une IA bien cadrée fait ce travail beaucoup plus vite, sans se lasser. Elle peut aussi, avec le même aplomb, vous affirmer qu’un document est conforme alors qu’il ne l’est pas. Et dans notre métier, une erreur de ce type ne se paie pas en heures de bureau d’études. Elle se paie sur le chantier.
La différence entre les deux situations ne tient pas à l’outil. Elle tient à la personne qui lit la réponse. Si vous avez le métier, vous voyez tout de suite que quelque chose cloche, et l’IA vient de vous faire gagner une journée. Si vous ne l’avez pas, vous venez de valider une erreur à la vitesse de la machine.
L’IA ne remplace donc pas la compétence. Elle la rend plus rentable. Et c’est aussi pour cette raison qu’elle est dangereuse entre des mains qui ne peuvent pas la juger.
Prompter n’est pas le sujet
Savoir prompter est utile. Ce n’est pas la compétence qui fait la différence, pour une raison simple : elle s’apprend en quelques semaines et elle est attachée à un outil donné. Changez de modèle, et une partie de ce que vous aviez appris ne sert plus.
Les deux compétences qui ne se périment pas sont ailleurs.
Vérifier, d’abord. Savoir reconnaître une mauvaise réponse dans son propre métier. C’est une compétence de professionnel, pas d’utilisateur. Si vous ne savez pas juger la sortie, vous n’automatisez pas. Vous déléguez à l’aveugle.
Structurer, ensuite. Donner à l’outil le cadre qui lui manque. Les règles du métier, les références, les étapes, et les endroits où quelqu’un regarde avant que ça continue.
Ces deux-là sont attachées à votre métier et à votre organisation. Elles survivent au changement de modèle.
Il reste un troisième point, qu’il ne faut pas confondre avec les deux premiers. L’IA avance à une échelle qu’on ne peut pas suivre, et les outils d’il y a six mois ne sont déjà plus ceux d’aujourd’hui. C’est un argument contre la course aux outils, pas contre le fait d’apprendre à s’en servir. Les confondre fait rater le sujet.
Pour finir, sur une objection entendue au panel
Un des intervenants a décrit quelque chose de très juste. On fait une tâche rapidement avec l’IA, puis on passe plus de temps à vérifier et à corriger que si on l’avait faite soi-même dès le départ.
C’est vrai. Je l’ai vécu. Et c’est précisément le symptôme d’une IA non structurée.
Ce n’est pas un argument contre l’IA, mais contre l’IA laissée sans cadre. C’est le junior qu’on a embauché et qu’on n’a pas formé, à qui on confie un dossier le premier jour en espérant que ça passe. Ça ne passe jamais. Et on ne ferme pas l’agence pour autant. On forme.
L’illusion de la productivité, c’est de croire que la vitesse d’exécution est le gain. Le gain réel arrive plus tard, après le travail de structuration, et il n’arrive qu’à ceux qui l’ont fait.

Ce panel réunissait Younes Grar, Samy Melaine et Dr Salima Zina Bach Chaouch, sous la modération de Yacine Mohamed Tahimi, le 15 octobre 2026 à FormaTech Expo, Palais des Expositions SAFEX.